Certains disent que le burn out, c’est le corps qui perd le contrôle. Ma sensation est toute différente. J’oserais dire que c’est mon corps qui a pris le pouvoir. Il m’a obligée à voir toute l’étendue de son pouvoir, en premier lieu, celui de m’immobiliser. Sans lui, je ne peux rien faire. Il me porte d’un lieu à un autre, j’ai besoin de lui pour me concentrer, pour apprendre, pour communiquer. Je n’avais jamais réalisé à quel point il était essentiel.
Si tu écoutes ton corps quand il chuchote, tu n'auras pas à l'entendre crier - Sagesse tibétaine
Sagesse tibétaine

Insidieusement, j’avais appris à ne plus l’écouter ou, du moins, je ne comprenais pas son langage. Il était pour moi une sorte de carcasse à transporter. Comme une vague qui parcourt le corps de jour en jour, la douleur qui tourne sans cesse est totalement insaisissable. Je ne sais plus depuis quand, il me faisait mal tous les jours, oh pas grand chose, des petits bobos du quotidien. Une épaule un peu raide, des cervicales rouillées, mal au ventre, à l’estomac, insomnie, palpitations, migraine, genou douloureux, froid permanent qui transperce les os, et ce vide. Ce vide était rempli d’angoisse, comme un élastique tendu au maximum prêt à se rompre et clac !

Je n’avais pas compris que ce vide aspire le corps par l’intérieur, qu’il le compresse et l’emmène chaque jour un peu plus vers l’implosion.
Ne pas écouter la douleur, sinon elle fait monter l’angoisse. Quand l’inquiétude est trop grande, prendre le problème “en main” un médecin, deux médecins… tout va bien ! Jusqu’au jour où il y en a un qui a vu que tout n’allait pas bien. Le jour où le vide s’est rempli de larmes et que tout a débordé. Tout a débordé parce que depuis 2 jours, mon corps avait refusé de me conduire au travail. Pourtant chaque jour, je sentais mon ventre se tordre avant d’y aller mais tout le monde vit ça non ? En tous cas, je ne me souvenais plus depuis combien de temps c’était comme ça, c’était forcément normal. J’allais chez le médecin juste pour avoir quelques jours de repos, une petite semaine le temps de faire entendre raison à mon corps et qu’il accepte enfin de faire son job, pour que je puisse faire le mien, tenir mes engagements, être opérationnelle, productive, jouer mon rôle de “bon petit soldat” et surtout, ne pas décevoir, ne pas passer pour une faible, une fainéante. Merde, personne n’aime travailler mais tout le monde s’y colle, ce sont pas des petits bobos de gamine qui vont m’empêcher d’être à la hauteur. A la hauteur de quoi au fond ? Peut-être y répondrais-je plus tard.
Ce jour-là donc le médecin a eu l’intelligence d’utiliser les mots d’épuisement émotionnel suite à un stress professionnel chronique. Il a parlé d’énergie, de ressources à sec, de réserves épuisées, de temps nécessaire. Il a commencé par 3 semaines d’arrêt maladie. Je n’étais pas d’accord. Premier hurlement intérieur : “Mais je vais dire quoi à mes collègues ?” Le médecin recadre immédiatement : “Actuellement, l’important c’est vous ! ” – Silence – Deuxième hurlement intérieur, un hurlement d’adolescent insolent : “Il se prend pour qui celui-là, je sais très bien ce qui est bon pour moi, si j’allais mal à ce point je le saurais, je ne suis quand même pas débile”. Le médecin poursuit : “Le plus dur est fait, c’était de venir ici. Maintenant, il va falloir accepter la situation, accepter que ça prendra du temps et prendre soin de vous.”
“Accepter la situation”, comment faire ? Déjà c’est quoi la situation ?
Mon corps est devenu un bloc, il ne veut plus bouger. Malgré les sollicitations de l’esprit, les menaces du juge intérieur, ses promesses désespérées pour essayer de amadouer la pierre, il ne veut pas obtempérer, il fait la sourde oreille. Je me sens emmurée. A l’intérieur de la pierre, se trouve un animal sauvage qui s’agite en tous sens, non il ne se laissera pas faire, il continuera d’avancer, de remplir le temps, de ne pas dormir, surtout ne pas dormir. Ce cerveau emprisonné refuse qu’on le mette au repos, il cherche en tous sens, que peut-il faire maintenant qu’il est coincé dans un corps qui décide à sa place ? Je visualisais ce corps comme un agent russe, deux fois plus haut que moi et qui avait les épaules aussi larges qu’impressionnantes, ses bras croisés formaient une barrière que je n’envisageais pas franchir. Son immobilité laissait croire qu’il avait toujours été là, les pieds fermement enracinés. A chaque, instant le “grand russe” pouvait dire non ! et là aucune négociation.
S’assoir et attendre. Mes yeux ont commencé à regarder les oiseaux. Sans doute, les statues passent-elles beaucoup de temps à regarder les oiseaux…

IMG_20180119_175145_214Cette enveloppe de pierre servait de protection à deux animaux en détresse. “Le burn out, c’est le corps qui vous sauve la vie m’a dit l’ostéopathe. Et la bonne nouvelle, c’est qu’on en guérit toujours.” Ce qui n’est pas le cas des autres maladies… Les deux animaux avaient besoin d’être sauvés mais il était trop risqué pour l’instant de les laisser en liberté. Le corps s’était transformé en statue de pierre pour leur assurer un abri sûr, une caverne d’où observer les choses différemment. Une grotte solide au milieu d’une montagne. Si on ajoute l’élément “russe”, cela crée une nouvelle définition de montagne russe car au fond ce ne sont rien d’autres que des rails qui permettent de vivre des émotions fortes en toute sécurité, bien attachés. Quoi de plus immobile qu’une montagne russe, vu de loin rien ne bouge. Il faut se rapprocher, regarder ce qui se passe à l’intérieur de la structure pour voir un wagon qui déboule à toute allure. Seul le bruit du charriot sur les rails et les cris étouffés des voyageurs informent au loin que quelque chose se passe.

J’avais fait connaissance avec le premier animal le fameux lundi où mes pieds ont cessé d’avancer. J’étais devant la porte, prête à partir, mon manteau sur le dos.

2 commentaires sur « Le jour où je suis devenue une statue de pierre… »

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